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Ils patientent pour rien: la file infinie du Quartier-Libre

Ce matin, une queue s’est formée sans guichet, sans pancarte, sans autre promesse que d’exister.
Le présent article, parfaitement conscient de son absurdité, y prend place au troisième paragraphe.

À l’aube, devant la supérette fermée du coin, une file a poussé comme une rumeur: première personne, puis deux, puis un ruban humain qui ondule autour des arbres et fait mine de tourner au prochain paragraphe. Aucun comptoir ne l’attend, aucune corde n’en borne le désir, et pourtant chacun avance d’un pas solennel vers le rien, accompagné par ce texte qui, lui aussi, tient sa place et fait semblant d’avoir une fin.

« C’est la plus belle attente de ma vie: elle ne me promet rien, donc elle ne me ment pas », assure Léonie M., arrivée “pour voir” et restée “pour rester”, tandis qu’un voisin chronomètre l’inutile avec un sérieux contagieux. D’autres hochent la tête comme on salue un train invisible: « On se sent ensemble dans quelque chose de vide, c’est reposant », glisse un passant qui s’est découvert patient au troisième soupir.

Ici, normalement, un expert nous expliquerait le phénomène. À défaut, la file s’explique elle-même: 87 % des personnes interrogées (par leurs propres regards) disent ne pas savoir pourquoi elles attendent, mais tenir à l’ignorer en commun. Le rédacteur, qui connaît bien la gravité des guillemets et la légèreté des chiffres, vous confirme qu’il écrit droit dans le flou et qu’il vous sourit de l’autre côté de la marge.

Au coucher du soleil, rien n’a commencé et tout a duré. Les commerces d’en face vendent des bouteilles d’eau et des blagues, le sol se souvient des pas comme on garde le pli d’un livre non lu, et la file, polie, se décale quand passent les poussettes. Ce papier, trop bien élevé pour doubler qui que ce soit, vous libère ici; si vous choisissez de rester, sachez que c’est exactement ce que fait la fin qui suit: elle attend.

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