L’ustensile communal, réservé depuis 1983 à la dégustation officielle des confitures du mardi, s’est évaporé dans la nuit à Bourg-de-Granule.
Sans elle, impossible de respecter le protocole des tartines qui détermine l’ordre des étals et l’emplacement de la rallonge au marché.
Taillée dans le hêtre, manche gravé « GCL 83 » et avertissement au feutre « tremper, pas lécher », la Grande Cuillère a été vue pour la dernière fois hier à 18 h 47, lorsque Honoré Brelot a effectué le rituel des trois éclaboussures sur la planche du lavoir. Une odeur persistante de cassis et deux miettes de biscotte ont été relevées sur place. Certains avancent qu’elle aurait servi, par mégarde, à remuer la soupe des randonneurs du sentier des Myrtilles, après la démonstration de rempotage “motif chrysanthème” du club horticole.
Au-delà de l’émotion, l’enjeu est technique: sans cet ustensile calibré à 12 grammes par plongeon, impossible d’attribuer le minuscule ruban abricot qui, chaque semaine, décide qui s’installe près de la seule prise du marché. Or cette prise alimente à la fois le grille-pain de Mme Causset (tartines d’essai) et la plaque qui saisit les croûtons au fromage de chèvre du stand d’en face. Le dérèglement menace l’alignement des rallonges, la rotation du couteau à pain commun et l’horaire traditionnel “abricot-groseille-rhubarbe” des bouchées-test.
“On n’improvise pas un remuage de groseille avec une louche à potimarron: c’est une affaire de viscosité morale,” martèle Colette Pichon, présidente du Cercle Amical de l’Égouttoir. “Sans la cuillère, la confiture file; et si la confiture file, c’est toute la file d’attente qui confiture.”
Une battue douce est organisée ce soir entre la vigne vierge du lavoir et la cabine téléphonique qui ne prend plus les pièces; lampes frontales et gants en coton fournis pour préserver la patine sucrée. En solution de secours, le comité des fêtes propose la Cuillère de Service du “Tiroir des Couverts Orphelins”, mais l’idée d’une spatule en plastique a déclenché une vague de toux réprobatrices. Tout indice peut être déposé dans le bocal à cornichons vide posé sur la boîte à livres du chemin des Noisetiers; récompense annoncée: un savon de Marseille moulé en fraise et un timbre “prune Reine-Claude” à gratter.








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